JOSEPH KI-ZERO : Vers un développement africain endogène

Extrait du L’Afrique de la nouvelle génération – Le portail de l’espoir africain http://www.newafrika.org/spip.php?article166
Vers un développement africain endogène

– Hommage A : – Joseph Ki-Zerbo –
Description :
paradigme, ce modèle. L’Afrique de la nouvelle génération – Le portail de l’espoir africain

Il appartient aux Africains de découvrir, d’inventer de nouveaux paradigmes pour leur propre société.
Avant de dépasser le développement endogène, il faudrait d’abord l’atteindre ! Je pense que nous avons eu de la peine à faire admettre cette formule, ce paradigme, ce modèle. Je me rappelle que nous étions dans les années soixante-dix une poignée de personnes à militer pour cette formule de développement endogène. L’Unesco elle-même n’était pas très disposée à entendre parler de cette formule qui apparaissait comme quelque chose de rétrograde une sorte de retour à un passé révolu, à une autarcie. On nous reprochait de ne pas vouloir entrer dans la modernité occidentale, considérée comme la seule modernité. Mais nous avons fait comprendre que le développement endogène a existé dans tous les pays développés du monde et que nous ne recherchions pas un transfert des modes actuels de développement des pays développés vers les pays pauvres. Car non seulement nous ne pouvons pas recopier le modèle actuel des pays riches, mais nous ne pouvons pas reprendre, purement et simplement, la ligne d’évolution, l’itinéraire suivi pendant des siècles par les pays aujourd’hui développés. Il faut en effet rejeter, refuser le modèle linéaire du développement. Malheureusement, beaucoup de gens conçoivent le développement comme une course olympique où les peuples sont les uns derrière les autres.

D’après ce que les historiens savent, aucun peuple ne s’est développé uniquement à partir de l’extérieur. Si on se développe, c’est en tirant de soi-même les éléments de son propre développement. En réalité, tout le monde s’est développé de façon endogène. Personne ne s’est installé sur la place publique en tendant sa sébile dans la main en attendant d’être développé. Si l’on voulait représenter par une figure géométrique ce type de développement idéal, il faudrait le voir comme une spirale ascendante ou comme le paradigme de l’arbre. L’arbre est enraciné, il puise dans les profondeurs de la culture sous-jacente, mais il est ouvert aussi vers des échanges multiformes, il n’est pas emmuré et scellé. Donc, c’est en étant profondément enraciné qu’on est prêt à toutes les ouvertures. Comme disait Aimé Césaire : « Poreux à tous les souffles du monde ».

« Le développement, c’est le passage de soi à soi-même à un niveau supérieur »
J’ai donné plusieurs définitions du développement, je peux en rappeler deux ici. Le développement, pour moi, c’est le passage de soi à soi-même à un niveau supérieur. J’ai dit aussi que le développement est la multiplication des choix quantitatifs et qualitatifs. Dans ces définitions, il y a des éléments qui permettent de ne pas se laisser enfermer dans le réductionnisme économiciste. Je me rappelle qu’après une de mes conférences sur le développement africain, un étudiant sénégalais a exprimé la même idée en disant : « Monsieur le professeur, vous savez, ce que nous recherchons, ce n’est pas le développement, c’est le bonheur. » Voilà une formulation qui pose le problème autrement.

Le développement est un phénomène total qu’il faut embrasser dans sa totalité aussi. Et dans cette totalité, les facteurs culture et éducation sont primordiaux. Toutefois, dans une certaine pensée unique de la Banque mondiale, tout fonctionne comme si l’éducation et la culture ne faisaient pas partie du développement, alors que le Programme des Nations unies pour le développement intègre l’espérance de vie et l’éducation dans les normes du développement. Mais comment quantifier la culture pour pouvoir l’injecter dans les indicateurs du développement ? C’est un problème, parce que les aspects les plus intimes du développement sont presque indéfinissables et impalpables, comme le bonheur, la santé, la joie.
C’est pourquoi il faut se résoudre à reconnaître qu’il est difficile de classer des pays au niveau du développement. Certes, la science postule, exige même la quantification. Mais des choses exquises, raffinées, sont réalisées dans beaucoup de pays pauvres du monde. Pensez à la cuisine, à l’habillement, à l’artisanat, à l’art ou encore à la finesse et au raffinement des expressions dans certaines langues : ce sont des choses qui rendent l’homme parfait, au plan humaniste, mais qu’on ne peut pas prendre en compte dans l’identification ou le classement du développement.

Le rôle central de l’identité
C’est par son « être » que l’Afrique pourra vraiment accéder à l’avoir. À un avoir authentique ; pas à un avoir de l’aumône, de la mendicité. Il s’agit du problème de l’identité et du rôle à jouer dans le monde. Sans identité, nous sommes un objet de l’histoire, un instrument utilisé par les autres : un ustensile. Et l’identité, c’est le rôle assumé ; c’est comme dans une pièce de théâtre où chacun est nanti d’un rôle à jouer.
Dans l’identité, la langue compte beaucoup. Le siècle qui a commencé verra-t-il le dépérissement des langues africaines ? La lente asphyxie des langues africaines serait dramatique, ce serait la descente aux enfers, pour l’identité africaine.

L’échange culturel inégal
Les Africains ne peuvent pas se contenter des éléments culturels qui leur viennent de l’extérieur. Par les objets manufacturés qui nous viennent des pays industrialisés du Nord, par ce qu’ils portent de charge culturelle, nous sommes forgés, moulés, formés et transformés. Alors que nous envoyons dans le Nord des objets qui n’ont aucun message culturel à apporter à nos partenaires. L’échange culturel est beaucoup plus inégal que l’échange des biens matériels. Tout ce qui est valeur ajoutée est vecteur de culture. Quand vous utilisez ces biens, vous entrez dans la culture de celui qui les a produits. Nous sommes transformés par les habits européens que nous portons, par le ciment avec lequel nous construisons nos maisons, par les ordinateurs que nous recevons. Tout cela nous moule, alors que nous envoyons dans les pays du Nord le coton, le café ou le cacao brut qui ne contiennent pas de valeur ajoutée spécifique.

Autrement dit, on nous confine dans des zones où nous produisons et gagnons le moins possible. Et notre culture a moins de chances de se diffuser, de participer à la culture mondiale. C’est pourquoi un des grands problèmes de l’Afrique, c’est la lutte pour l’échange culturel équitable. Pour cela, il faut infrastructures nos cultures. Une culture sans base matérielle et logistique n’est que vent qui passe.

Le rôle de la politique, dans ces conditions, devrait consister à fixer des objectifs stratégiques et à orchestrer l’ensemble de la production culturelle dans le cadre d’un projet qu’on nourrit à partir des sources africaines elles-mêmes. Mais à condition de les refonder sur des bases matérielles et logistiques solides dans le cadre d’une économie industrielle leur permettant de se reproduire. Il faut infrastructurer nos cultures pour les pérenniser. Le djembé ne suffit pas, pas plus que le Mac Donald’s ne suffit pour affirmer et diffuser la culture américaine.
Le risque du repli sur soi

Deux tendances contradictoires risquent d’écarteler les sociétés du Sud : d’une part, le choix de l’insertion internationale, inconditionnelle, avec le rôle prépondérant de la Banque mondiale et du FMI ; d’autre part, la tentation du repli sur soi. Selon moi, le problème n’est pas que les relations soient plus étroites ou non, c’est la nature profonde de ces relations. En réalité, nous n’avons pas tellement le choix. Nous sommes plongés dans le monde au niveau des télévisions, des radios, des ordinateurs, de l’internet. Nous ne sommes pas en mesure de nous déconnecter. Nous n’avons pas la liberté de nous libérer. Nous n’avons pas la liberté d’être non alignés. Aucun d’entre nous n’est véritablement indépendant de cette déferlante qui tombe des pays industrialisés et nous entrave par les chaînes de la production et de la consommation.

Il y a aussi un réflexe identitaire de repli sur soi, de recherche de l’autarcie pour se protéger des agressions extérieures, et même des réflexes d’agressivité. Jusqu’ici, la charge de tolérance contenue dans les cultures africaines a empêché l’Afrique au sud du Sahara de basculer dans de telles dérives culturalistes ou intégristes. Mais rien ne dit qu’un jour, quand les frustrations seront très graves et que la paupérisation se sera approfondie, il n’y ait pas de réactions de ce type. Ne serait-ce que pour éviter de telles dégradations, la réflexion par les intellectuels et la proposition de solutions positives s’imposent comme des tâches prioritaires du XXIe siècle en Afrique. Un projet collectif doit être non pas un magma décousu de réponses partielles, mais un ensemble organique et vivant : un projet pour l’Afrique, pour un monde solidaire et responsable.
Résister à l’infarctus civilisationnel

Est-ce que l’érosion lente mais sûre des cultures africaines se soldera par un infarctus civilisationnel définitif, un encéphalogramme plat ? Est-ce que nous vivons aujourd’hui la « chronique d’une mort annoncée » pour les cultures africaines ? Selon moi, dans le court terme, il s’agit plutôt d’érosion. Mais tout espoir n’est pas perdu. Les cultures sont suffisamment armées, intérieurement, pour résister aux agressions les plus délétères. Elles sont protégées par leur pauvreté même qui les empêche de sombrer dans l’aliénation sucrée de la consommation des biens culturels du Nord par déficit de solvabilité.

S’il n’y a pas une lutte d’autodéfense permanente, il est évident que la relation entre le Nord et le Sud se soldera par une détérioration très grave et peut-être mortelle pour les cultures. Il y a dans les cultures une vertu vitale qui fait que, même mille ans après, on peut retrouver des éléments encore exploitables pour la vie des individus et des collectivités. […] À travers les siècles, on a tout fait pour écraser les Noirs et pour qu’ils ne puissent pas se reconstituer. Malgré toutes les violences et toutes les ruses, ils ont maintenu le message de leur culture.

Est-ce que les pays du Sud sont en mesure aujourd’hui de changer de cartes ? Est-ce que ces pays réussiront à opérer une synthèse leur permettant de conserver le meilleur d’eux-mêmes et d’intégrer le meilleur de ce qui leur vient de l’extérieur ? Il y a des raisons de dire oui, comme il y a des raisons beaucoup plus prégnantes de dire non. Il y a des efforts dans certains pays comme la Chine et l’Inde de combiner la croissance économique avec un développement culturel issu du tréfonds de leur propre histoire à travers des millénaires.

Pour des pays aussi consistants au point de vue démographique, économique, culturel et religieux que l’Inde, on peut espérer qu’ils auront le poids nécessaire pour sauvegarder leur être dans le monde. Cependant, l’influence de l’économie de marché est tellement puissante que sa capacité de nuisance envers les cultures autochtones est fantastique. À mon sens, ce problème constitue un enjeu pour toute l’humanité. Il s’agit de savoir s’il y aura une érosion des cultures locales jusqu’à l’éradication ou bien si on va « laisser fleurir cent fleurs ». Mais personne ne peut préjuger de l’avenir. On ne peut pas anticiper et dire que toute la planète sera soumise à une « pénéplanation » des cultures par clonage généralisé, reproduisant purement et simplement la culture dominante. De toute façon, je prétends que si toutes les cultures devaient être alignées sur celle du Texas, ce serait une perte irrémédiable pour les Texans eux-mêmes : il n’y aurait plus d’enrichissement possible. Le clonage culturel, c’est la fin de la civilisation.

Extraits de A quand l’Afrique ?
Source : fondationdiagonale.org

JOSEPH KI-ZERBO : COMBAT POUR L’AFRIQUE, COMBAT POUR L’HISTOIRE

Professeur Magloire SOME / 17 Juin 2013

Au cours des années 1940, naissait en France le mouvement philosophique du relativisme culturel à partir de l’anthropologie de terrain. Le relativisme culturel prenait le contrepied de l’anthropologie du XIXe siècle qui établissait des hiérarchies de cultures. Avec le relativisme culturel, on admettait désormais que toutes les sociétés ont une culture et que le bon sens voudrait qu’on établisse plus de hiérarchie entre les cultures d’autant que chaque culture, fondement de l’organisation sociale des peuples, en détermine l’identité. Je range parmi ces relativistes culturels Eugène Guernier, historien et professeur à l’Institut d’études politiques de Paris. Il publia en 1952 aux éditions Payot un ouvrage intitulé L’apport de l’Afrique à la pensée humaine. Il y affirme que « l’Afrique (…) peut être considérée comme le berceau de l’homme et de sa conscience, mais encore comme l’atelier, (…) le miracle grec (…) qui est la base même de la civilisation occidentale. » Pour Guernier, l’origine de l’art est africaine ; on peut même dire que l’art est un don de l’Afrique. Cet ouvrage allait profondément influencer Joseph Ki-Zerbo et particulièrement Cheik Anta Diop.

Le mouvement du relativisme culturel et l’ouvrage de Guernier apportent de l’eau au moulin des idéologues de la négritude qui défendaient l’identité et la personnalité culturelle négro-africaines. En 1947, le Sénégal Alioune Diouf avait créé la Société africaine de culture (SAC) qui était un cadre de rencontres entre les partisans de la négritude. La création en 1948 de la revue Présence Africaine allait permettre aux négrilogues de défendre l’identité culturelle africaine à travers des congrès et des conférences.

Au même moment émergeait dans le cercle des intellectuels catholiques français, le mouvement de la Conscience chrétienne qui dénonçait les aspects négatifs de la colonisation et proposait le concept de la bonne colonisation qu’il opposait au colonialisme considéré comme la forme la plus mauvaise, la plus répréhensible de la colonisation. Les Africains du continent et de la diaspora réagirent pourtant violemment contre le mouvement de la Conscience chrétienne qu’ils considéraient comme une pure hypocrisie. Parmi ces humanistes catholiques, un certain Robert Delavignette, ancien commandant de cercle de Banfora qui parraina le baptême de Daniel Ouezzin Coulibaly et qui était alors administrateur de la France d’outre-mer et directeur de l’Ecole coloniale. Il voyait dans la colonisation une « greffe qui brise l’isolement des sociétés extra-européennes, les réintègre dans la modernité, leur infuse une part du génie technique et organisateur de l’Occident et qui constitue pour ces sociétés un moyen privilégié de revitalisation.» La colonisation aiderait ainsi les peuples attardés à progresser, voire à rattraper leur retard. De ce point de vue, ils condamnaient le nationalisme qui, en dénonçant l’impérialisme européen, occultait consciemment les bienfaits de la colonisation. Le Togolais Robert Codjo répliquait à Delavignette et aux humanistes chrétiens que c’était la finalité même de l’entreprise coloniale qu’il fallait rejeter, car l’humanitaire fut le prétexte pour justifier la domination politique et l’exploitation économique : « Le but secret et avoué de la colonisation, c’est de faire du colonisé un instrument au service du colonisateur… ». Aimé Césaire renchérissait sur ce propos de Codjo en rétorquant aux humanistes chrétiens que la colonisation « n’est point : ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du droit. »

Les trois mouvements intellectuels avaient en commun de dénoncer les méfaits de la colonisation, le racisme chez bon nombre d’Européens qui restaient influencés par les conceptions de la hiérarchie des cultures et qui considéraient que ceux qui n’avaient pas d’écriture n’avaient ni culture ni histoire. Joseph Ki-Zerbo fit ses études dans ce contexte. Diplômé de l’Institut d’Etudes politiques de Paris en 1954, et agrégé d’histoire en 1956, il était au cours des années 1950 en France, un combattant politique et intellectuel dans les milieux estudiantins africains. Il était nationaliste, opiniâtre partisan de la libération de l’Afrique du joug colonial et socialiste. Il croyait au socialisme africain, mais pas au socialisme scientifique défendu par les marxistes-léninistes. Et pour cause, il est catholique, admirateur de Francis Kwame Nkrumah, lui-même catholique, un farouche combattant pour la libération de l’Afrique, même s’il avait entretemps troqué foi chrétienne contre le marxisme-léninisme. Ki-Zerbo fut tenté d’écrire un livre sur le mode de production africain pour justifier le socialisme africain. Mais le combat pour l’Afrique et pour l’histoire africaine, pour répondre aux racistes qui déniaient à l’Afrique toute histoire, l’obligea à privilégier le combat pour l’histoire dans le combat pour l’Afrique. Il ne se mêla pas de la controverse contre le mouvement de Conscience chrétienne engagé par les nationalistes africains. Pour lui le combat pour l’Afrique se trouvait ailleurs, dans sa libération et la construction de son identité à travers la connaissance historique.

Il partageait avec Cheik Anta Diop, une vision commune sur l’histoire africaine. Les deux historiens étaient à la fois anticolonialistes et nationalistes. Dans leurs travaux, ils étaient enclins à l’héroïsation du passé, mais s’attachaient surtout à montrer la négation des apports de la métropole. Ils avaient une vision globale et totale de l’histoire africaine. Cheik Anta Diop en l’occurrence, publiait en 1958 un ouvrage intitulé L’unité culturelle de l’Afrique noire dans lequel il montre que les dirigeants africains doivent créer un Etat fédéral à la grandeur historiquement fondée sur la brillante civilisation égyptienne, commune à toute l’Afrique. Cet Etat devrait promouvoir une langue véhiculaire, utilisée comme langue nationale en remplacement des langues des colonisateurs, projet d’autant plus réalisable politiquement que toutes les langues africaines se rattachent à l’égyptien ancien. Pour construire cet Etat, la connaissance de l’histoire est indispensable.

En 1961, les Etats africains vivent dans l’euphorie de l’indépendance. Joseph Ki-Zerbo, comme pour orienter la construction de l’Etat-nation insiste sur le rôle de l’histoire : il publie dans Présence Africaine nº 37 un article intitulée « Histoire : levier fondamental » dans lequel il indique le rôle combien incontournable de l’histoire dans la construction nationale et surtout dans la construction d’un Etat fort et prospère. Il montre que la connaissance du passé introduit à la connaissance de son identité et est indispensable à la culture de la citoyenneté. Il rejoignait ainsi C.A. Diop qui pensait que le facteur historique est le ciment de l’unité culturelle de l’Afrique. Ce qui comptait pour les deux historiens africains, c’était l’Afrique dans sa globalité comme objet d’histoire. Joseph Ki-Zerbo dès 1964, présente d’abord Le monde africain noir : histoire et civilisation, avant de s’attaquer à la rédaction d’une histoire générale de l’Afrique (1972, rééditée en 1978). De 1961 à 2003, date de la première édition de A quand l’Afrique ?, on retrouve une constante dans les idées de Joseph Ki-Zerbo : la connaissance historique, facteur de construction identitaire, doit permettre de transcender les ethnies et les Etats issus de la balkanisation coloniale pour unir l’Afrique, réaliser son intégration à travers de grands ensemble, de grandes fédérations ; promouvoir son développement.

Le concept d’histoire comme levier fondamental de la construction de l’Etat-nation fit fortune dans le monde anglophone au cours des décennies 1970 et 1980. L’historien ghanéen Albert Adu Boahen reprit le concept dans ses travaux. Il écrivit en 1975 un texte sur Clio and Nation building in Africa : An inaugural lecture. Le Kenyan Gideon S. Were fit un exposé magistral à la rentrée universitaire de l’Université de Nairobi de 1981 sur le thème History, public morality and nation building. A survey of Africa since independence. Inaugural lecture.
Dans A quand l’Afrique ?, Joseph Ki-Zerbo présente d’abord les facteurs de blocage de l’Afrique avant d’esquisser des solutions. Pour lui, le blocage de l’Afrique est dû depuis le XVIe siècle au traumatisme de l’esclavage et de la traite des Noirs, puis à partir du XIXe siècle au colonialisme et néo-colonialisme dont le stade suprême est la mondialisation. La mondialisation est l’aboutissement logique du système capitaliste de production » (p. 22). En situation postcoloniale, le néocolonialisme a confiné l’Afrique à un rôle d’exportateur des matières premières. Or, ces ressources sont pillées par les multinationales qui provoquent des tensions à l’intérieur des pays comme au Rwanda (p.63-64), ou arment des factions les unes contre les autres comme au Congo Brazzaville où Elf Aquitaine chasse Pascal Lissouba du pouvoir par la guerre. En RDC, elles avaient armé Laurent-Désiré Kabila pour marcher sur Kinshasa et jetait l’assaut sur les ressources minières en signant des concessions avant même sa prise du pouvoir (p.54). Dans la mondialisation où les Africains sont des mondialisés, ils ne sont que des figurants dans l’arène des échanges économiques. Les Etats africains y perdent leur autonomie et sont incapables de sortir leurs populations de la pauvreté. De ce point de vue, les Etats africains pris isolément ne peuvent pas se développer. Les pays anglophones habitués à la politique du let it do yourself ont des économiques plus compétitives que les francophones incapables de sortir de la logique du pré-carré français qui est une stratégie de la perfusion économique. Quoi qu’il en soit le développement du continent passe par une solution panafricaine. Joseph Ki-Zerbo affirme alors que « la libération de l’Afrique sera panafricaine ou ne sera pas » (p. 41).

La pauvreté ambiante, les guerres sont autant de facteurs de bouleversements des Africains qui ont fini par ressentir une crise profonde d’identité (p. 63) du fait de la méconnaissance même des valeurs sociales pourtant si richesses de leur passé. L’Afrique contemporaine doit renouer avec les valeurs du passé. Les systèmes politiques africains reposaient sur le principe du consensus qui s’imposait à tous, et dans le débat permanent sous l’arbre à palabre chacun avait non seulement la liberté d’expression, mais l’obligation de s’exprimer (p.81). Dans cette optique, en renouant avec le passé, l’ensemble des citoyens participera d’une manière responsable à la gestion du bien commun. Les ethnies ne s’affronteront plus ou ne seront pas récusées, mais seront reconnues dans un système fédéral.

Il est alors indispensable de développer les grandes langues africaines (haoussa, dioula, le haoussa, bambara, etc.) qui sont indispensables pour libérer l’imagination des populations (p. 94). Il faut faire attention à ne pas liquider la chefferie traditionnelle qui joue un rôle important au niveau de la culture, mais il faut prendre garde de les soumettre aux lois de la république. Joseph Ki-Zerbo défend la position de la femme africaine : elle a d’énormes capacités et sera l’artisan principal de sa propre libération des arcanes coutumiers qui la confinent au statut définitif de cadet pour contribuer, grâces à ses grandes capacités, au développement de l’Afrique.

En conclusion, dans A quand l’Afrique ? Joseph Ki-Zerbo prend le contrepied de l’afropessimisme. Il est conscient que l’Afrique est confrontée cinquante ans après l’indépendance à des graves problèmes économiques, politiques, à des crises dont elle n’est pas la seule responsable en raison des manifestations du néocolonialisme, mais il pense qu’il y a un espoir pour l’Afrique de demain. Le développement de l’Afrique doit être panafricain en recourant aux solutions keynésiennes ; il passe nécessairement par la reconquête par les Africains euxmêmes de leur identité afin de reprendre l’initiative historique comme pour dire que « on ne développe pas, on se développe ».
Complément bibliographique

Christophe Wondji, La Côte Ouest-africaine du Sénégal à la Côte d’Ivoire : Géographie, société, histoire (1500-1800). Préface de Joseph Ki-Zerbo, Paris, L’Harmattan, 1985.
Arhin, K. & Ki-Zerbo, J., 1996, « Etats et peuples de la boucle du Niger et de la Volta », Ajayi, Ade J.F., Histoire générale de l’Afrique, tome VI. L’Afrique au XIXe siècle jusque vers les années 1880, Paris, Unesco, pp. 725-740.

Le développement solidaire

« Le développement des uns et des autres doit donc être regardé non comme un problème de souveraineté, mais avant tout de solidarité ; non comme une question purement technique, mais comme un enjeu politique et éthique ; non comme une procédure de coercition, mais comme un acte de pédagogie et de participation. Tel est le vrai prix à payer, pour que la terre, notre vaisseau spatial commun, solidaire du système solaire et cosmique, ne soit pas un bateau ivre ou un vaisseau de fantôme, mais puisse poursuivre sa course comme un habitacle de vivants. »

Grands thèmes

Les objectifs de la « Fondation Joseph Ki-Zerbo » seront atteints à travers la focalisation sur l’œuvre du Professeur Joseph Ki-Zerbo.qui porte sur les thèmes suivants :

1) l’historicité de l’Afrique

2) l’identité africaine

3) l’éducation

4) le développement endogène.

5) l’intégration et l’unité africaines

6) l’Afrique et la mondialisation. Le traitement de ces thèmes prendra en compte » l’approche genre (…)

ETRE AVANT D’AVOIRPOUR UNE NEO CULTURE AFRICAINE

La pensée de Joseph Ki-Zerbo

« La parole du vieux sage est comme une roue. Quand elle est lancée, elle finit toujours par se poser. » Proverbe africain « J’espère que certaines des idées que je vais avancer vous serviront de graines, peut-être pas à consommer immédiatement, mais à semer, à laisser pousser, à laisser mûrir. » THEORIE ET PRATIQUE « Refuser de théoriser, c’est adopter ou subir la théorie implicite de la pratique en cours c’est-à-dire du statu quo. Certes, on l’a dit, il ne suffit pas seulement (…) ]

HISTOIRE CRITIQUE DE L’AFRIQUE

« L’histoire de l’Afrique subsaharienne est la plus ancienne et la plus longue du monde. A ce titre, les sommets qu’elle a connus, parce que lointains, échappent à la conscience claire des Africains qui ne peuvent les réinventer dans les enjeux contemporains. D’où l’importance d’une « histoire critique » qui seule peut aider l’Afrique à ne pas manquer une fois de plus  le rendez-vous du monde tel qu’il va. »

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REGARDS SUR LA SOCIETE AFRICAINE

« Le transfert des concepts imposés comme prêt-à-porter sur des réalités exotiques peut-il être fécond ou seulement opératoire ? Mais, à l’inverse, faut-il singulariser les réalités africaines au point qu’elles doivent relever d’une science spéciale ou d’une vision tropicalisée de la science ? Nous ne pouvons nous soustraire à la trajectoire de l’homme dont nous faisons partie intégrante ; mais s’il est bon de nager dans l’universel, encore faut-il ne pas s’y noyer. » Cette thèse d’une brûlante actualité, imprègne de part en part, toute l’œuvre de l’éminent historien.

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REPERES POUR L’AFRIQUE

Porter à la connaissance des jeunes générations, les nombreux et pertinents messages du regretté Professeur Joseph Ki-Zerbo est l’une des missions du Centre d’Etudes pour le Développement Africain (CEDA). Dans cette perspective, le Centre a conçu le projet « Histoires d’Afrique » centré sur la personnalité et l’œuvre de l’illustre historien, chercheur et homme de culture burkinabé.

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PAROLES D’HIER POUR AUJOURD’HUI ET DEMAIN, Convictions et prises de position politiques

‘’Paroles d’hier pour aujourd’hui et pour demain ‘’ est un livre qui invite à un ‘’Renouveau du Politique ‘’ dans les moments de fièvre aigüe ou persistante de la politique.

C’est le cas lorsque le corps social est déchiqueté par une guerre inter-ethnique et a fait voler en éclats la Nation .C’est le cas de tous les  irrédentismes notamment entretenus par les vendeurs d’armes. C’est le cas de toutes les intolérances instrumentalisées notamment par les seigneurs de la guerre qui défient tous les droits humains. C’est le cas lorsque se pose la question de l’alternance cristallisée et ramenée au seul fait que des régimes en place veulent remanier la constitution pour donner au chef de l’Etat un 3ème ou énième mandat. C’est le cas dans les contextes de marasme économique qui plongent dans une paupérisation inexorable une grande proportion de la population qui vit dans l’indifférence.

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A PROPOS DE CULTURE

Vivre et assumer la culture africaine dans toutes ses dimensions : de l’agir quotidien, de la relation avec les autres, de la réflexion et du travail, Joseph Ki-Zerbo nous en donne l’exemple dans la tension permanente du dépassement auquel nous invite la condition des sociétés africaines en transition.

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